FeminisTech #12
Temps de lecture estimé : environ 9 minutesLe problème à trois corps··· de l’hétéropatriarcat
Ce dernier mois j’ai lu la trilogie du Problème à trois corps de Liu Cixin. C’est parti d’un podcast où Romaric Godin intervenait pour parler de son dernier bouquin, intitulé Le problème à trois corps du capitalisme. Alors que j’avais plutôt apprécié la lecture des articles de Romaric Godin (en particulier celui sur l’«IA»), le podcast m’a fortement déplu. Les deux mecs s’écoutent parler tout du long1 et le fait de plaquer le problème à N(=3)2 corps à un sujet aussi orthogonal (puisqu’il faut absolument mettre des termes mathématiques dans ce qu’on dit pour faire sérieux3) à la mécanique Newtonienne que celui du capitalisme est pour le moins agaçant. J’en avais déjà touché quelques mots dans le précédent FeminisTech.
Bref, suite à ça j’ai lu non l’ouvrage de Godin mais la trilogie de Liu Cixin : quitte à râler, autant le faire en connaissance de cause4.
Eh bien je n’ai pas été déçue.
(Attention, gros spoliers dans ce qui suit)
Outre le côté un peu foutraque de l’ensemble (chaque tome a sa structure, on ne sait pas toujours très bien où on va, mais au-delà d’un certain seuil critique on lit le reste assez rapidement ; j’ai failli abandonner plusieurs fois au cours du premier puis du second tome ; le début du troisième m’a tellement énervée que j’ai continué patiemment).
Outre la science très fiction qu’on a régulièrement du mal à prendre au sérieux, à commencer par ce fameux système à trois corps dont j’ai vraiment peiné à accepter qu’il puisse malgré tout aboutir à la formation d’une société plus avancée que la nôtre.
Outre les filets tendus non ramassés (je pensais qu’il y aurait un vrai lien avec les fourmis ; ou que sur la fin on comprendrait pourquoi certains êtres semblent connaître l’avenir. Bah non, absolument pas. Et on ne saura jamais à quoi ressemblent les Trisolariens. Ma théorie perso : à des fourmis ;-P).
Bref outre, et malgré tout ça, j’aurais accepté de considérer l’ensemble comme plutôt pas mal - ne serait-ce que pour ses références chinoises qui nous changent des textes occidentalocentrés ; ou pour ses contes du troisième tome ; ou pour le nombre de femmes avec un vrai rôle (pas juste objet sexuel, quoi) qu’il met en scène.
Mais. Il y a un gros mais.
L’idéologie sous-jacente est infecte. À plusieurs reprises, l’auteur élimine des pans entiers de l’humanité en laissant penser que ça favorise des Renaissances, rien de mieux qu’une diminuation de la population pour repartir du bon pied (un peu comme on coupe des branches d’une plante pour lui redonner du peps, quoi. D’ailleurs, à un moment, les gens vivent littéralement dans des «arbres»). Et on est en plein struggle for life, survival of the fittest sauf que c’est mis à l’échelle de l’Univers, et résumé dans le second tome par le concept de «Dark Forest» (j’ai lu la trilogie en anglais) : si tu montres que tu existes, on t’élimine direct sans sommation, à toi de bien savoir te planquer et d’éliminer les autres avant qu’ils ne t’éliminent. Alors certes, l’auteur dit à un moment qu’il y a d’autres types de philosophies dans l’univers, mais en minorité par rapport à celle du «on tire d’abord, on discute après».
The universe is a dark forest. Every civilization is an armed hunter stalking through the trees like a ghost, gently pushing aside branches that block the path and trying to tread without sound. Even breathing is done with care. The hunter has to be careful, because everywhere in the forest are stealthy hunters like him. If he finds other life—another hunter, an angel or a demon, a delicate infant or a tottering old man, a fairy or a demigod—there’s only one thing he can do: open fire and eliminate them. In this forest, hell is other people. An eternal threat that any life that exposes its own existence will be swiftly wiped out. This is the picture of cosmic civilization. It’s the explanation for the Fermi Paradox
Ça ne vous rappelle rien ? Yep, Man the Hunter5. Et ça ne semble pas s’arranger à mesure que les civilisations évoluent. Le monde est une vaste bataille pour la survie6 où le patriarcat (entendu comme système bâti sur les valeurs guerrières où le plus empathique se fait décimer par le plus dur, le moins sensible) est le système prédominant. Ça se voit tout particulièrement à la description des personnages de Lio Ji ou de Wade face à la Femme (je mets un grand F car c’est vraiment ça - à un moment l’auteur parle de son «instinct maternel» envers le monde, le fait qu’elle ressent tous les êtres comme ses enfants et qu’elle n’y peut rien, c’est comme ça) Cheng Xin. Qui certes survit jusqu’à la fin mais c’est parce qu’elle a été protégée par son (ses) amoureux. Elle fait plein de conneries à cause de son empathie, c’est à cause d’elle que la très grosse partie de l’humanité disparaît (même si un mec qui deviendra son mec quelques pages après lui dit que bien sûr que non, elle n’y pouvait rien, c’est pas sa faute) alors que les mecs, les vrais, au regard inflexible, qui ressemblent à des rocs dans la tempête, eux ils n’auraient pas fait ça. Mais malgré tout, ils s’en remettent à son jugement de Femme parce que bon, c’est comme ça, c’est une question d’honneur et de parole donnée.
Et on est en parfait hétéropatriarcat : pas de queers ici, pas d’homosexuel·les, les mecs sont attirés par les meufs et vice-versa, point barre. L’auteur se considère probablement progressiste en décrivant 艾AA comme multipliant les conquêtes amoureuses (parfois plusieurs mecs à la fois, ouh là là !). Mais tout de même, sur la fin, elle regardera Guan Yifan comme jamais aucun autre homme auparavant. Bon, pas de bol, c’est avec Yun Tianming (l’amoureux de Cheng Xin) qu’elle se retrouvera et c’est Cheng Xin qui terminera sa vie avec Guan Yifan. L’auteur aime bien contrarier ses personnages et son lectorat, il tord régulièrement l’histoire pour la faire changer de cap, ça en devient presque risible. L’amour vrai, l’amour absolu existe, bien sûr - mais est circonscrit dans le temps, ou bien repose exclusivement sur l’himagination du mec (Luo Ji). D’ailleurs ce sont toujours les mecs ici qui aiment, et se font trahir ou quitter à la fin. Eux ils sont constants et parfaitement irréprochables dans leurs (vraies) relations amoureuses.
Là où j’ai vraiment failli jeter le livre aux orties c’est lorsqu’on est arrivé (au cours du troisième tome) à la période «ultraféminine» de la société humaine, dûe (forcément) à un long temps de paix. Alors que Cheng Xin a du mal à distinguer les mecs des meufs, 艾AA lui sort :
I’ll teach you a trick. Pay attention to the way they look at you. A classical beauty like you is very attractive to them
Mandieu. L’attirance hétérosexuelle comme moyen de repérer les mecs (forcément attirés par Cheng Xin ! En plus elle reste jeune jusqu’à la fin, trop bien) parmi les meufs.
Et bien sûr, heureusement qu’il y a des mecs, des vrais, pour entrer en Résistance au moment où tout part en cacahuète.
Enfin, citons le technosolutionnisme tout au long de l’ouvrage, ce n’est pas du tout les choix politiques ou philosophiques qui sont déterminants7, mais les choix techniques, le reste on s’en balec. On parle un peu d’art de temps en temps pour faire bien, y’a un vieil arborigène australien plein de poésie mais c’est pas lui qui va sauver la planète, hein. D’ailleurs personne ne la sauvera, elle est insauvable, il faut savoir quitter le giron maternel et s’élancer vers les étoiles, essaimer, dépasser les frontières quitte à se retrouver coincés dans un tore cubique (un 3-tore ?) en dehors de l’univers, y’aura toujours un ou deux couples (hétéros) à la fin pour recréer la civilisation.
Je n’ai pas encore lu l’ouvrage de Romaric Godin. J’espère qu’il n’est pas aussi techno-patriarco-inspiré. Sinon, j’ai envie de dire, on n’a pas le cul sorti des ronces.
Séparer les libristes des technobéat·es
La question de l’«IA» s’est avérée un séparateur particulièrement efficace au sein de nos communautés.
Je ne parviens pas à comprendre comment une partie des libristes peut ne pas voir le côté non libre des technos d’«IAgen» qu’iels utilisent. Et j’arrête tout de suite les trolls : on ne parle pas ici des petites technos bios faites maison et tout, en maîtrisant parfaitement les données d’apprentissage8. On parle des Claude et autres Copilot que les «libristes» trouvent à leur disposition sur Github.
Je suis désolée mais je ne comprends pas.
Comment en tant que «libriste» on peut accepter sans broncher, voir avec fierté, par «facilité», d’utiliser des outils de Microsoft ou Anthropic quitte à ne plus pouvoir attribuer correctement de licence au machin qui en résulte, puisque les outils «IAgen» se sont clairement gavés de tout et n’importe quoi en termes de code. Il me semblait pourtant qu’une des forces du mouvement du Libre, c’était au niveau des licences ? Que c’était à ce niveau qu’on pouvait lutter contre les logiciels propriétaires ?
Je ne comprends pas.
Comment une partie des libristes peut ne pas comprendre qu’on est en plein Embrace, extend, and extinguish de la part des Big Tech et que ce n’est pas en faisant entrer le cheval de Troie de l’«IA» dans les projets libres qu’on va résister. C’est au contraire exactement comme ça qu’on va disparaître. Petit à petit. Projet par projet. À moins qu’une réelle résistance s’organise. Rapidement. (Heureusement, il y a aussi des résistant·es).
Les personnes qui font le choix de l’«IA» (je ne parle pas de celles qui y sont contraintes) ne sont pas, ne sont plus, à mes yeux, des militant·es du mouvement du libre, mais des alliées des techbros.
Ceux-là même qui sont en train de détruire nos conditions de vie sur la planète à coups de datacenter, d’accaparement de l’eau, de surveillance automatisée des populations, de massacres supervisés algorithmiquement.
Je suis désolée mais je ne comprends pas.
Services et Manifeste FéminisTech
J’essaie à mon petit niveau de tisser ensemble culture du libre et féminisme, car pour moi ce n’est qu’en acquérant une culture féministe intersectionnelle qu’on pourra faire les bons choix en tant que militant·e libriste et réciproquement, le féminisme doit acquérir une culture libriste pour faire les bons choix en termes d’outils : émancipateurs, respectueux des données personnelles, protégeant les libertés individuelles et collectives.
Comme j’ai installé une distribution YunoHost sur un petit Thinkcenter Lenovo me permettant d’autohéberger un certain nombre de services, j’ai décidé récemment de les ouvrir aux personnes extérieures, réservant les services avec compte aux personnes se reconnaissant dans le Manifeste associé.
Et comme je ne fais jamais les choses à moitié, j’ai même décidé de candidater au collectif des CHATONS !
Je suis preneuse de retours concernant tout ceci, la peinture est encore fraîche, mais j’espère qu’elle pourra tenir longtemps :-)
Et si vous êtes en région parisienne et intéressé·e par l’autohébergement sur ces petites machines Lenovo, sachez qu’on organise depuis septembre des ateliers tous les Premiers Samedis du mois au carrefour numérique de la Cité des Sciences. En décembre, ce sera même sur l’ensemble du week-end («PSL XXL») !
Comment être un vrai allié
Pour terminer, je suis tombée sur ce billet de blog (en anglais) que j’ai également mis dans le dernier Khryspresso et qui part de ce qu’il s’est passé à l’université de Cornwell pour apostropher les mecs cis qui se posent en alliés.
Et leur détailler ce qu’ils devraient concrètement s’efforcer de faire, s’ils étaient réellement nos alliés.
Protecting women from rape doesn’t mean swooping in like Superman to wild applause and a sense of victory, it means starting a conversation that might leave you feeling like shit. It’s awkward as fuck calling out rape culture. It hurts, and it loses you friends. Saying ‘I don’t want to hang out with that man because he repeatedly makes jokes about sexual assault/treats women like they’re livestock/touches women without their consent’ is hard. Saying it to a crowd of other men who are all laughing along with his antics is even harder. There is no medal for doing it, in fact the ‘prize’ is often that you have to withdraw from spaces you’d otherwise enjoy hanging out in when you speak up and you’re told to stop being difficult. If you genuinely want to help, you have to become difficult. You know what’s easy ? Replying to a woman’s post to say ‘ugh I’m so ashamed of my gender’ ! Bragging to the nearest woman that you aren’t like those other men, then waiting for her to congratulate you. Far harder to start an awkward conversation. One-on-one or in the group chat with your guy friends. Somewhere there aren’t any women to show off to.
N’hésitez pas à passer le message aux alliés-Superman de votre entourage 😈
Sur ce, bonne fin de semaine, et à la prochaine, n’hésitez pas à utiliser les commentaires, ça fait longtemps qu’il n’y en a pas eu :-)
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Et oui, j’ai de plus en plus de mal à supporter les podcasts où il n’y a pas de meuf dans le panel. ↩︎
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On rappelle incidemment que le «problème» ne se limite pas à 3 corps. ↩︎
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C’est curieux, chez les sociologues et autres économistes, ce besoin de (paraître) faire des maths. ↩︎
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Dans le podcast, Godin mentionne explicitement l’ouvrage de science-fiction de Liu Cixin comme source d’inspiration. Gageons qu’il n’y aurait pas eu de série Netflix pour publiciser cette œuvre déjà récompensée par le prix Hugo, il n’en aurait pas fait le titre de son ouvrage. Il faut bien vendre, ma bonne dame. ↩︎
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Je rappelle que cette idéologie a inspiré Kubrick pour 2001, l’Odyssée de l’Espace. J’en parle un peu dans ma dernière conf. ↩︎
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L’auteur parvient à expliquer comme ça la raison pour laquelle certaines dimensions spatiales sont enroulées dans notre univers, si si, je vous jure, c’est parce qu’il y a des connards qui attaquent des civilisations en faisant plonger leur univers dans les univers de dimension inférieure et du coup l’univers descend petit à petit en dimension 🤦♀️ ↩︎
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L’humain·e moyen·ne est vraiment trop teubé·e, faut empêcher celleux qui le peuvent de s’enfuir, si on ne peut pas sauver tout le monde, alors il faut que personne ne survive, etc. ↩︎
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Tout particulièrement au niveau des licenses, n’est-ce pas. ↩︎
Publié le 18/09/2026
Dernière édition le 18/09/2026
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