FeminisTech #10
Temps de lecture estimé : environ 10 minutesLâcher (un peu) la bride
Il n’y a pas eu de FeminisTech ces derniers mois.
Parce que si j’avais gardé le rythme d’une revue par semaine, j’aurais dû faire une revue autour du 8 mars, ce jour où on offre des fleurs aux femmes on se souvient que les femmes ont des droits. Mais pendant une petite plage de temps autour de ce jour, le web déborde d’articles parlant des causes spécifiques aux femmes - comme si on tentait de rattraper tous les articles qu’on aurait dû écrire tout le reste de l’année si on n’avait pas eu poney ou piscine.
Alors je me suis dit : pas la peine d’en rajouter.
Et puis je voulais casser cette routine d’une newsletter par semaine - pour que cela ne devienne pas une corvée.
Je savais cependant qu’en faisant ça, j’aurais du mal à m’y remettre.
Plusieurs mois sont donc passés (rapidement).
Se désintoxiquer
Je me suis rendue compte, aussi, que repasser à un site statique, ne plus utiliser Ghost pour ma revue FeminisTech, étrangement, me stimulait moins. Comme si le fait d’utiliser spécifiquement cet outil, avec toutes ces choses que je n’aimais pourtant pas, ces popups, ces menus à n’en plus finir, ces trucs qui se faisaient tout seuls sans que je les maîtrise, avaient agi comme une drogue sur moi.
Yunohost en soi aussi, c’est une sorte de drogue. Tellement bien fait. Tellement de choix. On a envie de tout tester1 !
Un choix beaucoup plus restreint me conviendrait sans doute mieux, juste quelques apps de base sans cochonneries inside (mais alors, je râlerais probablement parce que telle ou telle app n’est pas disponible 🤪).
Je me rappelle l’impression de zénitude quand j’étais passée de l’Iphone 5 (oui, ça date) à un Galaxy S2 sous Replicant, à une époque où Replicant marchait encore plutôt bien. Juste les quelques apps dont j’avais vraiment besoin, plus rien de superflu.
Hélas, j’ai fini par craquer lorsque suite à une mise à jour, l’app OSM s’est mise à ramer tellement que ce n’était plus supportable, ça mettait trop de temps à charger.
Marre de cet alourdissement généralisé des logiciels.
On devrait toustes aller vers plus de sobriété numérique, actuellement. Et pourtant, c’est l’inverse qui se produit. On doit sans cesse lutter contre le courant, contre les vagues qui déferlent et nous submergent de nouveaux (prétendus) besoins, nous forcent à adopter de nouvelles pratiques.
Bientôt l’IA sera enseignée en seconde, n’est-ce pas merveilleux. Quelle hâte pour nous imposer ce qui nous envoie encore un peu plus vite dans le mur. Et pendant ce temps, les classes se transforment en étuves et notre système de santé continue de se dégrader, faute de moyens.
Sensibiliser, politiser
Et puis j’ai été pas mal occupée à écrire et donner des conférences.
D’une part pour (continuer d’)informer sur FDN (un Fournisseur d’Accès Internet associatif et militant, qui s’avère être le plus ancien FAI encore en activité en France, né en 1992, bien avant les quelques gros BOFS2 commerciaux qui occupent la quasi totalité du marché actuellement) car il est important d’en parler régulièrement, pour que les nouvelles personnes soient au courant que ça existe, et surtout qu’elles puissent comprendre pourquoi ça existe - si ça vous intéresse, c’est par ici.
D’autre part, pour continuer à réfléchir sur le sujet des techno-logies, sous un angle à la fois libriste et féministe :
- En remaniant légèrement et actualisant la conférence de l’an dernier autour de l’IA pour l’exposer aux Sheds, près de Mulhouse ; c’était une très chouette expérience et l’accueil a été particulièrement chaleureux.
- En construisant une nouvelle conférence, pour les JDLL de cette année, Techno-logies prométhéennes vs techno-logies faustiennes : une analyse hystérique. Elle vient d’être mise sur PeerTube et si vous préférez lire, le verbatim avec les slides se trouve par ici.
Ce second type de conférences a tendance à me prendre beaucoup de temps - de lecture, de réflexion, d’élagage (car il faut tenir en 55mn) - ce qui en ressort est extrêmement condensé, tout en étant adapté pour être lu à l’oral. On n’écrit pas du tout de la même manière, lorsque le texte que l’on compose est censé être lu en public. Il faut lire et relire le texte à haute voix, par petits bouts, autant de fois que nécessaire, pour le peaufiner jusqu’à ce que ça passe, que ça soit compréhensible à l’oral, qu’il n’y ait pas des phrases trop longues, dont on ne se rappelle plus le sujet ou l’objet. Ce n’est pas un exercice facile, mais il est formateur.
Souvenirs, souvenirs
J’étais pas mal stressée, la première fois que je suis venue lire un texte. J’avais peur que ça passe mal, que ça n’intéresse pas les gens. C’était aux JDLL 2024, pour ma conférence Contre-histoires féministes de la technique et du libre. Et pour corser le tout, juste avant, à la pause midi, des représentantes de l’April (ils avaient envoyé les filles, forcément) m’avaient prise à part pour me signifier mon bannissement des «apéros et autres événements April».
Deux ans déjà.
L’April, c’est une grande famille, il y en a partout des aprilien·nes, les personnes au CA ou proches du CA sont souvent aussi dans d’autres CA d’assos libristes, alors une personne qui est bannie de cette grande famille se retrouve de facto isolée, mise à l’écart, mise au placard. Autant que possible3.
Et dans ce genre de contexte, plus on proteste contre une décision pourtant injuste, et plus on apparaît comme étant le problème. On se victimise, on est un peu chiante à la longue, tout de même. Limite hystérique, parfois. Car il ne faut pas s’énerver, jamais. Tout sera retenu contre vous.
Oui, il y a encore pas mal de déconstruction à faire, au sein de certains milieux libristes4. Il ne suffit pas de mettre quelques femmes en avant et d’affirmer à tout vent que «vous êtes la bonne personne» (non, pas toi) pour être une association «inclusive», «bienveillante», «féministe».
Pour cela, il faudrait accepter de se remettre un minimum en question. Prendre en compte les critiques, plutôt que de chercher systématiquement à les étouffer.
Tout cramer composter et repartir sur des bases saines
Aujourd’hui encore, il semble plus grave de dénoncer la violence que la pratiquer.
C’est une phrase du livre que je viens de terminer de lire, L’homme politique, moi j’en fais du compost de Mathilde Viot5.
Ancienne collaboratrice parlementaire et juriste en droit public […] on lui doit, avec d’autres, le site internet Chair collaboratrice, créé en 2016 pour libérer la parole des collaboratrices parlementaires victimes de violences ; ainsi que le lancement de #MeTooPolitique, en novembre 2021.
Ce livre se lit très bien et démontre à quel point nos représentant·es restent confit·es à la bourgeoisie patriarcale. On en sort assez énervée même si peu surprise, et l’envie de tout composter.
Ce sont ces structures de pouvoir qu’il s’agit d’abattre, à tous les niveaux. Partout où il y aura de petit·es chef·fes qui tenteront de garder le pouvoir en verrouillant toute possibilité de remise en cause, en muselant toute voix discordante, en faisant passer les victimes pour des pénibles, voire des agresseuses (inversion classique des rôles).
On ne peut pas abattre la maison du maître en utilisant les outils du maître - et il faut lire Audre Lorde, mais pas n’importe comment. Il n’y a pas que les député·es à être confit·es au patriarcat, nous le sommes toustes à des degrés divers et c’est parfois très difficile de s’en rendre compte lorsqu’on baigne dedans depuis sa naissance. Ce réflexe qu’on a, de se ranger derrière les chef·fes, de respecter l’autorité, de suivre les gourous ou les «dictateurs bienveillants», cette envie de vision claire délivrée par læ capitaine de navire. C’est tellement reposant, de ne pas avoir à décider soi-même, de reporter la responsabilité sur autrui. Comme si on était encore des gosses, soumis·es à l’autorité parentale de nos dirigeant·es. En tout cas c’est comme ça que la société tente de nous formater.
Pour que le pouvoir demeure à la fois prestigieux et inattaquable, quelles que soient les (in)compétences réelles6. Et que les dominant·es puissent continuer à dominer tranquillement.
De l’importance de la communauté
Cela fait déjà plus de dix ans que j’évolue dans les milieux libristes et si une chose paraît claire c’est que cette entité bien homogène que l’on nomme «les libristes» n’existe pas. Il y a des libristes libertaires et des libristes libéraux, des libristes «intégristes» et des libristes prêts à faire des ponts vers WhatsApp, des technocritiques et des technobéats/solutionnistes et cela ne s’est jamais aussi bien vu qu’avec l’«IA».
Moi-même, quand je me dis «libroféministe», j’ai une vision bien claire mais aussi très personnelle de ce que signifie être libriste ou féministe. De la même manière qu’être transphobe est incompatible avec le féminisme tel que je l’entends, être pro-«IA» est incompatible avec la philosophie du logiciel libre telle que je l’entends. Pour moi, il n’y a pas de «bonne IA» (éthique, «libre», etc.) car les techniques ne sont pas neutres et la techno-logique derrière l’«IA» est profondément capitaliste, coloniale et patriarcale.
Je rejoins ainsi Romaric Godin7 lorsqu’il dit que
Le monde de l’IA est celui de la mystification parce qu’il est celui d’un capital aux abois qui ne peut plus supporter la contradiction. Lutter seulement contre ces symptômes en préservant la logique sous-jacente qui construit l’IA revient à jouer les Don Quichotte en attaquant les moulins à vent.
ou encore
En voyant l’IA comme un progrès humain alors qu’il n’est qu’un progrès du capital, on refuse de voir l’essentiel : le prix de la production de richesse capitaliste est désormais celui de la destruction. Et on ne régule pas la destruction, on la combat.
Sans oublier la composante profondément patriarcale derrière ces techno-logies, mais je ne vais pas refaire mes confs ici.
Je terminerai simplement en disant que s’il y a un article que vous devez lire cette semaine concernant l’«IA» et la communauté tech, c’est The Community is the Achievement; the Achievement is the Community car comme le dit l’autrice,
it isn’t possible to separate the professional from the political, or the technological from the ethical. When we try to do that, we end up with tech projects that discriminate against minoritized people, not because their creators particularly intended to discriminate, but because bias is endemic in every culture, and the community had no ethical guardrails requiring creators to check for that bias.
L’une des remarques que j’aime beaucoup dans cet article est que ce sont souvent les tâches nécessitant peu d’expertise qui permettent de mettre le pied dans un projet et faire partie de sa communauté ; si on délègue ces tâches à un LLM c’est toute cette communauté qu’on finit par déstabiliser.
Voilà, c’est fini pour aujourd’hui, n’hésitez pas à commenter et comme dirait l’autre, I’ll be back 🤪
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Dernière app que j’ai installée mais pas encore testée : Castopod. Y’a plus qu’à créer le podcast, n’est-ce pas. Comme si je n’avais pas déjà trop de trucs à faire 😅 ↩︎
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Bouygues, Orange, Free, SFR ↩︎
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Ce qui fait que pour m’entendre parler des actions de Parinux ou de FDN, il faudra aller non pas sur certaines radios d’émissions libristes mais sur Radio Libertaire : ce qui n’est pas plus mal, vous me direz. ↩︎
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Heureusement, il y en a d’autres. Et heureusement, il y a les copaines. Ça a permis de bien faire le tri, entre celleux qui reconnaissent le problème, et celleux qui tentent à tout prix de le maintenir sous le tapis. ↩︎
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Il y a un épisode des Couilles sur la Table qui lui est consacré, je ne l’ai pas encore écouté. ↩︎
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Comme le dit si bien Douglas Adams, The major problem—one of the major problems, for there are several—one of the many major problems with governing people is that of whom you get to do it; or rather of who manages to get people to let them do it to them. To summarize: it is a well-known fact that those people who must want to rule people are, ipso facto, those least suited to do it. To summarize the summary: anyone who is capable of getting themselves made President should on no account be allowed to do the job. ↩︎
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L’article est réservé aux abonné·es mais je peux le fournir si besoin. ↩︎
Publié le 25/06/2026
Dernière édition le 25/06/2026
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