FeminisTech #7
Du soin, du burn out militant et de l'importance de penser à dire merci
Cette semaine, j'ai envie de parler du soin et de l'empathie, ne serait-ce que parce que ça emmerde les techbros fachos comme Musk pour qui l'empathie serait la «faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale » :
The fundamental weakness of Western civilization is empathy
Et parce que le soin et l'empathie, c'est crucial en milieu militant. Le podcast de Contretemps, avec Florence Poznanski dont j'ai eu le bonheur, cet été, d'assister à la conférence gesticulée Je t’aime camarade, évoque l'épuisement militant en tant que question stratégique. Ce sujet n'épargne malheureusement pas certaines associations promouvant les logiciels libres, dont la gouvernance et les modes de fonctionnement s'avèrent (et cela ne date pas d'hier) parfois extrêmement problématiques envers les bénévoles. Un·e bénévole, ça ne tient que par la motivation. Si on læ décourage, si on lui enlève le sens de ce qu'iel fait, iel finit par partir. Certaines structures semblent miser précisément sur cela : le départ des bénévoles qu'on maltraite, leur disparition (en toute bienveillance) du paysage, surtout s'iels commencent à critiquer la façon dont tout cela fonctionne (mal).
Il y a aussi l'épuisement de celles et ceux qui maintiennent des services ou des logiciels libres, souvent seul·es ou en trop petit nombre. Le 14 février a été l'occasion de les remercier via le hashtag #ilovefs sur Mastodon. Cela paraît dérisoire mais c'est important : dire merci quand ça marche (et aider concrètement si on le peut). Ne pas se manifester uniquement quand ça ne marche pas ou plus, pour râler. De façon particulièrement emblématique, le mainteneur de l'utilitaire sudo - utilitaire connu de quiconque s'est un jour intéressé·e à la ligne de commande - a récemment demandé de l'aide pour garder le projet en vie car il est actuellement tout seul à le faire...
Cela me fait également penser aux Khrys'pressos dont la rédaction, chaque semaine depuis très exactement 430 semaines sans interruption aucune, est devenue peu à peu un travail, une contrainte, un labeur que je m'impose à moi-même. Ces revues web, j'avais commencé à les publier sur mon site bien avant que l'on me propose de les mettre également sur le Framablog, en mode visuellement plus léché et avec des illustrations. Je les faisais pour moi au départ, pour pouvoir retrouver plus rapidement certains articles, certaines informations. Depuis qu'elles sont également sur le Framablog, on m'a déjà reproché de ne pas mettre d'alt text sur les images. J'ai répondu que je m'associerais avec enthousiasme avec quiconque accepterait de se charger de cette partie-là. Personne ne s'est jamais proposé·e. Parce que le faire une fois, c'est facile. Le faire à chaque fois, chaque semaine, au bon moment, c'est une autre histoire. C'est la même raison qui m'a conduite à arrêter de traduire systématiquement l'anglais dans les titres et citations du Khrys'presso (ce qu'on m'avait suggéré de faire pour la version du Framablog et ce que j'ai effectivement fait au début). Ici encore, personne ne s'est proposé·e pour le faire (pas une fois, à chaque fois) donc tant pis, ça reste comme ça. Publier sur le Framablog, cela me rajoute a minima une à deux heures de travail supplémentaire (un coup de pandoc pour transformer le .md en .html, reprendre toutes les citations une à une pour les mettre entre deux <blockquote> </blockquote>, choisir et mettre les images...). Je ne veux/peux pas en faire plus car je sais que sinon, je ne tiendrais pas dans la durée. C'est dommage, ce n'est pas parfait, ce n'est pas inclusif, mais c'est ça où il n'y a plus de Khrys'presso.
Mais pourtant, j'ai bien le temps de me lancer dans encore autre chose, avec les FeminisTech ? Bah oui, parce que cela me permet de m'exprimer aussi un peu, au lieu de juste compiler les articles des autres. Le travail créatif est différent du simple labeur, au sens d'Arendt. Cela me permet de faire de la sensibilisation sur certains sujets, parler de ce qui me touche, de tester des arguments - comme par exemple, sur la «souveraineté numérique», ce qui m'a amenée à publier mon premier billet de blog sur Mediapart.
Le labeur, certes, c'est important, c'est même essentiel - sans labeur, les poubelles ne sont pas vidées, les vaisselles ne sont pas faites, la saleté s'accumule, rien ne pousse correctement et rien n'est récolté. Sans les petites mains du labeur, les sociétés s'écroulent (le système capitaliste comme tous les autres systèmes). Mais. Cela ne doit pas être toujours aux mêmes personnes de s'y atteler. En société patriarcale, on tente de faire croire aux femmes que faire des enfants, s'occuper de leur famille, prendre soin, aimer, sont les seules choses qui peuvent donner du sens à leur vie. Certes, oui, cela peut donner du sens à sa vie, de prendre soin, contribuer aux communs ou à la vie commune (et c'est ce qui nourrit l'énergie bénévole : si je continue les revues web chaque semaine, c'est bien que j'ai l'impression que c'est utile, ne serait-ce qu'à quelques personnes, parce que celles-ci viennent me dire merci de temps à autre ; alors à mon tour je dis merci à ces personnes car ce sont elles qui me donnent l'envie de continuer). Mais encore faudrait-il 1) qu'il y ait un minimum de reconnaissance de la valeur de tous ces «petits» gestes du quotidien et 2) qu'ils ne soient pas relégués, imposés, toujours aux mêmes personnes pour en «délivrer» les autres - qui, eux (au masculin non neutre) bénéficieraient au contraire du temps, de l'espace et de la liberté d'esprit (exit la charge mentale) pour se consacrer aux choses «importantes» (celles qui subsistent dans le temps, à opposer à celles qui nécessitent une reproduction, une réitération incessante des mêmes actions, des mêmes tâches) : participer au débat public, produire des «œuvres», exister pour eux-mêmes.
C'est aussi pour cela, que l'on a besoin du féminisme. Pour mieux répartir le labeur, mais aussi lui redonner une vraie valeur (les deux vont souvent ensemble).
Je dis bien du féminisme, pas «des femmes™». Car les femmes ne sont pas «naturellement» plus portées à l'empathie (ou aux travaux de «care») que les hommes. Elles ont juste été formatées par la société patriarcale pour être plus enclines à l'empathie, à se comporter comme on (en système patriarcal) souhaite qu'elles se comportent. Si les masculinistes comme Musk rejettent l'empathie, c'est parce qu'ils l'associent à la féminité, et «donc» à la faiblesse. C'est l'autre versant du patriarcat : les hommes sont formatés à rejeter toute forme de féminité car la féminité est vue comme une source de faiblesse et un homme, par définition (patriarcale), ça doit être fort.
Ne serait-ce pas là, la racine exacte du fascisme ? Relisons Marinetti et son manifeste du Futurisme (comme je le racontais dans ma dernière conférence, soutien indéfectible au régime fasciste italien, Marinetti sera nommé en 1930 chevalier de la Légion d’honneur en France - sic) :
Nous voulons glorifier la guerre, – seule hygiène du monde, – le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent et le mépris de la femme.
Le féminisme est incompatible avec le fascisme
Le féminisme, ce n'est pas l'idéologie des Knafo ou Lemarchand qui jouent avec nos peurs et nos préjugés pour renforcer l'ordre patriarcal, sexiste et raciste, de leur mouvance politique. Ce n'est pas en mettant de l'IA dans les réverbères (véridique, écoutez l'émission) que l'on va résoudre le problème de la culture du viol. Le technosolutionnisme est une manière d'éviter de traiter les véritables problèmes : sociaux, politiques. Les politiques sécuritaires et liberticides n’ont jamais permis de lutter contre les violences. Si l'on veut éviter les violences, il faut combattre le mal à la racine : le patriarcat et son bras armé, le masculinisme.
Avec l'affaire Epstein, on redécouvre la violence des hommes en tant que violence structurelle, systémique :
La publication des Epstein Files ravive la question des violences sexuelles et met en lumière un système d’impunité mondiale. Ces révélations interrogent la responsabilité des institutions, des médias et d’un ordre social marqué par la domination masculine.
et cette violence est chaque jour minimisée, relativisée dans les médias dominants (dont beaucoup sont entre les mains de milliardaires patriarches d'extrême-droite) : dernier en date, le Parisien avec cette formulation : « Routard du viol », pour traiter de pédocriminalité :
Un homme de 79 ans, Jacques Leveugle, a été mis en examen et placé en détention provisoire en 2024 pour « des viols et agressions sexuelles aggravés commis sur 89 mineurs pendant 55 ans ». Le journal Le Parisien a préféré, lui, mettre l’accent sur l’esprit « routard », comme si le viol était un voyage, presque une expérience touristique.
À l'heure où l'Assemblée Nationale choisit d'observer une minute de silence pour pleurer la mort d'un néofasciste (je ne dis pas qu'il ne faut pas pleurer sa mort, juste qu'il y a un sacré deux poids deux mesures en faveur des fachos actuellement) rappelons quelques évidences : antifa signifie antifasciste. Les anti antifas sont logiquement des fachos. On ne peut pas être féministe et facho.
Les femmes trans sont des femmes
C'est ce que le parlement européen a tenu à souligner, en votant massivement pour la pleine reconnaissance des femmes trans en tant que femmes. La résolution, bien que non contraignante, est un coup significatif porté à celles et ceux qui visent à éroder les droits des personnes trans sur le continent européen et c'est une excellente nouvelle !
Les femmes trans sont tout particulièrement visées par les masculinistes car elles rejettent les privilèges de la classe dominante, celle des hommes™ et remettent en cause la biologisation, l'essentialisation, du genre.
On ne le dira jamais assez, les personnes trans sont les canaris de nos milieux militants, on ne peut pas être féministe en étant transphobe. Le féminisme ne peut pas être un essentialisme.
Les techbros mascus sont également racistes et eugénistes
Cela ne surprendra pas grand monde, puisque comme Timnit Gebru le signalait déjà dans sa séries d'articles sur le TESCREAL bundle,
The current push for AGI is driven by a set of ideologies which we label the “second wave” of eugenics
Ainsi, on a récemment découvert que les données biologiques de 20 000 enfants avaient été récupérées par des pseudo-scientifiques racistes :
le New York Times a découvert qu’un « professeur en management » d’une université de Cleveland a pu y avoir accès dès 2020 pour un projet d’étude « sur les différences entre les hommes et les femmes en matière de tailles du cerveau et de capacités cognitives ». L’homme a ensuite diffusé ces données auprès de pseudo-scientifiques racistes, qui les utilisent aujourd’hui pour établir un lien erroné entre origine ethnique et intelligence.
Le masculinisme patriarcal se marie fort bien avec le racisme car il est par définition essentialisant, biologisant : les hommes™ seraient fondamentalement différents des femmes™. De même les «races» constitueraient des classes de personnes essentiellement différentes (donc hiérarchisables). C'est pour cela qu'il est important de les combattre comme un tout, de prôner et développer un féminisme radical, intersectionnel et queer.
Quand une femme noire invente un saut, c'est illégal (mais ça devient génial quand il s'agit d'un homme blanc)
Être femme et noire, c'est combiner deux «handicaps» en termes de privilèges dans nos sociétés occidentales racistes et patriarcales. Ainsi, malgré ses prouesses hors normes, Surya Bonaly s'est vu refuser en 1994 la médaille d'Or en patinage artistique parce que contrairement à Yuka Kato, elle n'a jamais réussi à faire l'unanimité auprès des juges.
En 1994, lors des championnats du monde à Chiba au Japon, c’est l’injustice de trop pour Surya Bonaly. Ce jour-là, lorsqu’elle s’élance sur la glace, c’est avec la volonté de décrocher la première place. Triple lutz, triple flip suivi d’un triple boucle piqué... la patineuse enchaîne toutes ses figures. "Surya a fait une performance technique extraordinaire, elle était indéniablement largement au-dessus et en grâce, elle avait vraiment progressé", se souvient la juge en patinage artistique Anne Hardy-Thomas. Mais la médaille d'or est attribuée à la candidate japonaise Yuka Sato, malgré un programme techniquement inférieur, tandis que Surya Bonaly obtient la médaille d’argent. "Elle avait fait le job, j’étais stupéfaite ! Elle aurait dû être championne du monde"
C'est également Surya Bonaly qui, en 1998, réussit la première un saut que le jury déclara «illégal» à l'époque. En 2026, le même saut a été déclaré «révolutionnaire» lorsqu'il a été reproduit par un homme (blanc) :
Funny How It Became ‘Revolutionary’ When A White Skater Did A Backflip A Black Woman Mastered Decades Ago
«Amusant», n'est-ce pas.
À ce propos, la force physique des femmes résiderait dans leur extraordinaire capacité d'adaptation et de plus en plus d'études scientifiques remetteraient en question l’hypothèse selon laquelle les femmes seraient moins fortes que les hommes. Il faudrait dire ça au Comité International Olympique qui a décidé que cette année encore, l'épreuve de combiné nordique serait réservée aux hommes. Oui, je sais, il n'y a pas que ça qui pose problème avec les JO.
Pas de Web (ni d'autonomie) sans les femmes
Terminons par deux chouettes trouvailles de la semaine :
- Le site No Web Without Women collecte les innovations apportées par les femmes dans le domaine de l'informatique et des technologies associées.
- Le podcast Les Répondeuses (1977-1984). Des féministes au bout du fil revient sur le collectif féministe de militantes du MLF Les Répondeuses qui en 1977 a eu l’idée de créer un répondeur téléphonique afin de diffuser rapidement des informations tout en restant autonomes vis-à-vis des médias de l’époque.
Voilà, ce sera tout pour cette fois, n'hésitez pas à interagir et donner votre propre avis en commentant ce FeminisTech directement sur le site !