FeminisTech #6
Contrôler les ventres (et les corps) des femmes (épisode N+1)
The Handmaid's Tale (la Servante Écarlate) a été écrit en 1985 et 40 ans plus tard, on aimerait que la réalité tende moins à se rapprocher de la fiction. Après les discours guerriers, voici venus les discours natalistes (il faut bien fournir de la chair aux canons). Emmanuel Macron va ainsi envoyer une lettre à tous·tes les Français·es de 29 ans pour les inciter à faire des enfants. Et pour cela, rien de mieux qu'un peu de technosolutionnisme permettant au passage de refourguer un peu plus de service public entre les mains du privé (néolibéralisme, quand tu nous tiens) :
Son idée miracle ? Un accès simplifié à la congélation d’ovocytes… alors même qu’en France, tout le monde ne dispose pas librement de ses gamètes. Les hommes trans n’ont, par exemple, plus accès à leurs ovocytes congelés avant leur changement d’état civil. Pour pouvoir réduire les délais d’attente avant cette intervention médicale, le gouvernement envisage de se délester de cette mission au profit d’entreprises privées.
À noter qu'en 2019 aux États-Unis, Epstein souhaitait déjà que son ranch de 3.000 m² au Nouveau-Mexique soit utilisé pour féconder un maximum de femmes et avait pour projet de féconder jusqu'à 20 femmes à la fois.
Les femmes reléguées au rôle de génitrices, quel bon vieux rêve du patriarcat qui resurgit à l'heure du backlash masculiniste !
Puisqu'on évoque Epstein, n'oublions pas tous ces mecs qui l'ont soutenu alors même que l'affaire était déjà sortie. Dont Chomsky :
“The best way to proceed is to ignore it,” Chomsky wrote, according to text signed under his first name that Epstein sent to a lawyer and publicist. “That’s particularly true now with the hysteria that has developed about abuse of women, which has reached the point that even questioning a charge is a crime worse than murder.”
Not all men, right.
Parallèlement, « en même temps » aurait-on envie de dire, le Sénat envisage d'interdire le sexcaming en France. Parce que faire des bébés, bien. Gagner de l'argent en montrant son corps, pas bien. La startup nation, c'est pas pour les travailleureuses du sexe. Il ne manquerait plus qu'on accède aux revendications des TDS concernant le droit au travail et la protection sociale !
Quant aux corps des femmes, ce n'est pas à l'heure numérique que l'on va cesser les injonctions à leur égard, bien au contraire : silhouettes toujours plus minces, corps toujours plus lisses et sans défaut, les filtres sont les nouveaux voiles tentant de dissimuler la réalité - et la vérité - de notre physique, nous incitant insidieusement à rester derrière nos écrans, protégées par ces masques, plutôt que de nous aventurer dehors.
Comment expliquer alors que paradoxalement, IRL (In Real Life), les meufs se baladent en baskets, tombent le soutif et évitent (généralement) la surcharge de maquillage ? S'agirait-il d'une sorte de résistance, réactance, au monde IA-lissé, fortement sexisé, que la big tech (et les tech bros) tentent de nous imposer ?
Il est en tout cas clair qu'il ne suffira pas de perquisitionner X pour résoudre le problème de sexisme sur les réseaux sociaux. Les GAFAM doivent être tenus responsables des violences sexistes liées à leur technologie mais il faut aussi s'attaquer, clairement et directement, à la culture du viol qui imprègne nos sociétés patriarcales :
La principale cause de la violence sexuelle réside dans la prédominance d’une culture du viol sous-jacente. Celle-ci trouve un environnement particulièrement favorable en ligne, où les abus et le harcèlement sexuel sont tolérés, voire encouragés [...] il importe de dénoncer tout ce qui normalise ces actes et de placer leurs auteurs devant leur responsabilité.
Femmes, fau(x?)cons et normes de genre
Méthodes du Moyen-Âge, moyennageuses : synonymes de barbarie, ignorance, temps sombres, à opposer aux Lumières des siècles suivants qui, après quelques chasses aux Sorcières (l'imprimerie permettant la diffusion en masse d'ouvrages tels le Malleus Maleficarum) et autres accumulations primitives ont abouti au règne quasi-absolu du Capitalisme (youhou 🎉) mais aussi à une restriction des droits des femmes en Occident comme ailleurs, via la colonisation : ainsi, en France, dès 1635, la création de l'Académie Française avec son entreprise de masculinisation rapide et forcée de la langue ; jusqu'à l'apothéose patriarcale de 1804 avec le Code Napoléon qui institutionalisa pendant plus d'un siècle et demi l'infériorité légale de la femme par rapport à l'homme.
Avec les études féministes, le Moyen-Âge reprend des couleurs et c'est toute une époque que l'on redécouvre, beaucoup plus équilibrée en termes de normes de genre et puissance des femmes (probablement l'une des raisons pour laquelle les patriarches pontifiants des siècles suivants ne voulaient pas en entendre parler).
Cette semaine, c'est par exemple à travers la fauconnerie que l'on revisitera cette période, avec au passage le film Hamnet que je n'ai pas encore vu mais dont on dit pas mal de bien, et cette envie subite de m'intéresser à la femme de Shakespeare (après celle d'Orwell et quelques autres, voir par exemple par ici) 😎.
Et l'on se rappellera qu'au Moyen Âge, les femmes prenaient (aussi) la plume. On m'a soufflé à ce propos (vive Mastodon) le vocable trobairitz :
forme féminine de troubadour en langue d'oc, une poétesse et compositrice d'expression occitane ayant vécu dans le sud de la France aux XIIe et XIIIe siècles. En langue d'oïl (français du Nord), c'est une trouveresse.
Pour ce qui est de la subversion des genres, on pourra aussi, quitte à remonter encore un peu plus loin dans le temps, s'intéresser aux rôle des personnes trans en Mésopotamie :
Loin d’être marginalisées, certaines personnes de genre atypique jouaient un rôle central dans le culte, la politique et l’armée en Mésopotamie, montrant une forme ancienne de reconnaissance sociale.
Boycotter les Big Tech (avant qu'elles nous musèlent)
J'évoquais l'expérience du juge Guillou dans la précédente FeminisTech, voici à présent que c'est Francesca Albanese qui est touchée par les sanctions étatsuniennes et que, cerise sur le gâteau, ce sont les Big Tech qui les ont réclamées ! Les entreprises identifiées par Albanese sont, par ordre alphabétique, Alphabet, Amazon, Caterpillar, Chevron, Hewlett-Packard, IBM, Lockheed Martin, Microsoft, et Palantir. Albanese avait auparavant averti ces entreprises par lettre confidentielle qu'elle pourrait bientôt les citer dans un rapport de l'ONU comme contribuant à des violations flagrantes des droits humains de la part d'Israel à Gaza et en Cisjordanie (à propos de violations de droits humains, on apprend à présent qu'Israël a bombardé le Liban et la Syrie avec du glyphosate).
Les Big Tech fournissent également un soutien technologique à l'ICE, avec par exemple Google qui a communiqué à l'agence, sans être contraint par une quelconque décision judiciaire, les données d'un étudiant journaliste qui a eu le malheur de participer cinq minutes à une manif ciblant les entreprises fournissant des armes à Israël lors d'un salon de l'emploi à l'Université de Cornell - ce qui lui avait valu d'être banni du campus :
Google informed Thomas-Johnson via a brief email in April that it had already shared his metadata with the Department of Homeland Security [...] But the full extent of the information the agency sought — including usernames, addresses, itemized list of services, including any IP masking services, telephone or instrument numbers, subscriber numbers or identities, and credit card and bank account numbers — was not previously known.
Quant à Amazon, c'est un véritable enfer sécuritaire que cette entreprise nous promet à travers une publicité diffusée lors du Super Bowl pour ses sonnettes connectées Ring : derrière le récit mignon racontant comment retrouver votre animal de compagnie grâce à la surveillance des caméras couplée à l'« IA », on voit se dessiner le futur sombre (et malheureusement fort proche) où ce ne seront plus les chiens mais les humain·es qui pourront ainsi être traqué·es et retrouvé·es :
the company previewed future surveillance of our streets: a world where biometric identification could be unleashed from consumer devices to identify, track, and locate anything — human, pet, and otherwise. The ad for Ring’s “Search Party” feature highlighted the doorbell camera’s ability to scan footage across Ring devices in a neighborhood, using AI analysis to identify potential canine matches among the many personal devices within the network.
Cela fait partie des limites de la « souveraineté numérique », démocratiquement parlant : ce n'est pas parce que les entreprises relèvent de la souveraineté de l'État comme les GAFAM aux États-Unis que la situation est forcément enviable pour les populations qui se trouvent sous leur coupe. À moins de prôner une souveraineté populaire mais mon petit doigt me dit que ça risque d'un peu moins plaire en haut lieu.
Donc, certes, d'un point de vue européen il faut encourager à quitter, boycotter ces entreprises (anecdote en passant, cette expression provient de Charles Cunningham Boycott, qui suite à un blocus des fermiers qu'il devait expulser, se retrouva ruiné) mais attention à ce que nos responsables politiques ne cherchent pas à reproduire la même chose chez nous. La tentation du contrôle par la surveillance numérique est forte, on le voit actuellement avec le projet Chat Control qui revient à la charge.
Promouvons au contraire les solutions décentralisées, fédérées, et luttons contre la récupération abusive de données personnelles comme celle initée récemment par Discord (toujours pour motif de protéger les enfants, bien entendu).
Et profitons-en pour donner les #LibreTips de la semaine (c'est un hashtag à suivre sur Mastodon 😇) :
- À la place de Discord, pourquoi ne pas tester Mattermost ? Idéalement dans sa version forkée au joli nom de Mostlymatter car l'éditeur de Mattermost a commencé à poser des limites d'utilisation mais comme c'est du logiciel libre, on peut les contourner 🥳. Chez les CHATONS, voici ce qu'on peut trouver, et c'est packagé Yunohost 🎉
- Pour quitter gmail et consorts, rappelons l'initiative déMAILnagement
- Et pour la communication instantanée, on quitte WhatsApp pour se retrouver sur XMPP !
Des réseaux et des champignons
Pour terminer en ouvrant un peu les perspectives, sachez que la première cartographie du réseau souterrain mondial des champignons a été révélée. Elle est le fruit du travail de la mycologue Toby Kiers, qui
a remporté le Tyler Prize for Environmental Achievement, pour avoir démontré comment les réseaux souterrains de champignons mycorhiziens sont essentiels au maintien de la vie sur Terre.
Dans le monde entier, la longueur totale du mycélium fongique dans les dix premiers centimètres du sol est de plus de 450 quadrillions de kilomètres : environ la moitié de la largeur de notre galaxie.
De quoi relativiser un peu l'importance de nos propres réseaux !
Et inciter à signer, une nouvelle fois, une pétition contre la loi Duplomb pour dire que « Non » signifie « Non » et que nous ne consentons pas à l'empoisonnement silencieux de nos sols et de notre eau.
Voilà, c'est fini, merci pour votre lecture et à la prochaine :-)