FeminisTech #5
Résister par le tricot (rage knitting against the machine)
J'en parlais déjà dans une précédente FeminisTech : tricoter (ou broder, coudre...) constitue une efficace manière de résister à l'oppression et ces activistes étatsunien·nes le prouvent une fois de plus en intégrant des messages anti-ICE dans des ouvrages faits main.
Cela avait déjà été le cas contre Trump en 2016 avec les pussy hats (suite à l'in-femme propos de Trump : “When you’re a star they let you do it. Grab them by the pussy. You can do anything.”) : l'idée était de produire un puissant effet visuel lors des manifs.
Cette fois, ce sont des bonnets rouges qu'iels ont tricoté, en référence aux bonnets rouges tricotés par les norvégien·nes lors de la seconde guerre mondiale pour protester contre l'occupation nazie (pour la petite histoire, lorsque ces bonnets furent interdits, les norvégien·nes continuèrent avec des cartes de Noël).
Les combinaisons d'astronautes, c'était mieux avant
Une ancienne astronaute, Kate Rubins, a récemment regretté que les combinaisons prévues pour remarcher sur la Lune soient plus lourdes et moins pratiques que celle portée par Armstrong lors de la mission Apollo 11. C'est l'occasion de rappeler que cette combinaison avait été conçue et produite par les petites mains de Playtex.
J'ai appris cette anecdote en lisant l'ouvrage de Katrine Marçal Mother of Invention: How Good Ideas Get Ignored in an Economy Built for Men et j'en parle dans ma dernière conférence : c'est bien l'entreprise de soutien-gorges qui avait remporté le marché à l'époque, en produisant des combinaisons à la fois souples et robustes.
Peut-être la NASA devrait-elle s'intéresser à nouveau aux techniques patriarcalement considérées comme « féminines » ?
S'envoyer (nos données) en l'air
Je mentionnais dans le précédent FeminisTech les coupures d'Internet en Iran et le rôle critique mais pour le moins ambigu de Starlink en tant que fournisseur d'accès à Internet de secours. Eh bien surprise ou pas, on apprend à présent que Starlink utilise les données personnelles de ses abonné·es à leur insu et par défaut pour entraîner ses modèles d’intelligence artificielle. Pour Musk c'est du gagnant-gagnant : acquérir du pouvoir au niveau international en contrôlant qui peut avoir accès à Internet ou pas - tout en récupérant de précieuses données d'entraînement pour ses machines.
Et il ne compte pas s'arrêter là puisqu'à présent, ce sont les centres de données eux-mêmes qu'il souhaite envoyer dans l'espace. Outre les problèmes d'encombrement et de pollution lumineuse causés par les satellites on va donc avoir bientôt des data centers tournant au dessus de nos têtes et ce n'est franchement pas une bonne idée - d'autant qu'on se rapproche déjà dangereusement de la catastrophe en termes d'occupation de l'orbite terrestre basse :
With satellites and space junk increasingly cluttering our planet’s low Earth orbit, a team of scientists warn that this entire region could suddenly collapse into a destructive maelstrom of swirling debris, posing a threat to any spacecraft that dares to venture up there, and hurling dangerous missiles of space junk down onto our planet below.
Cerise sur le cake, les données envoyées et réceptionnées depuis l'espace s'avèrent peu voire pas du tout protégées actuellement (pour l'étude en anglais, voir par ici et pour télécharger directement le pdf, c'est par là). Parce que l'important, c'est le business, et la sécurité de nos données, c'est pas le problème des techbros (sauf quand ils se prennent des amendes, mais encore faudrait-il que les amendes soient vraiment significatives face à leur chiffre d'affaires).
On ne s'étonnera donc pas outre mesure que des applications de soi-disant « IA » laissent fuiter les « discussions » que l'on peut avoir avec leurs gadgets conversationnels. Derniers exemples en date : Bondu (quiconque avec un compte Google peut accéder aux échanges des gosses avec leur chatbot) et Chat & Ask AI (avec des centaines de millions de messages privés exposés).
Chat & Ask AI, one of the most popular AI apps on the Google Play and Apple App stores that claims more than 50 million users, left hundreds of millions of those users’ private messages with the app’s chatbot exposed
Quand on sait à quel point les femmes, les personnes trans, les personnes racisées sont déjà harcelées en ligne, on ne peut qu'avoir froid dans le dos à la pensée de toutes ces données envoyées en l'air.
Se protéger sans se laisser priver de ses libertés
Bizarrement, alors qu'on se prépare activement à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans quitte à menacer encore un peu plus les libertés individuelles (à noter qu'ensuite, ce sont les VPN qui sont explicitement en ligne de mire), il ne vient visiblement à l'idée de personne d'interdire les lunettes connectées de Meta ; quant à ceux qui déshabillent les personnes grâce aux technos d'« IA », ils continuent à vivre leur petite vie pépère.
On préfère donc interdir (ou déconseiller) les réseaux (ou la rue) aux personnes « à risque » (enfants, femmes) plutôt que d'inquiéter les harceleurs ou prédateurs. C'est intéressant, comme système de société.
Je ne dis pas que les réseaux sociaux c'est forcément bien pour les enfants mais il faudrait déjà avoir un minimum de cohérence : on ne peut pas « en même temps » les encourager à utiliser les outils du numérique (tout en leur ôtant le pouvoir côté informatique : comme je le disais ailleurs, le numérique est l’interface utilisateurice de l’informatique) et s'étonner ensuite qu'iels se retrouvent à lire ou regarder des trucs sur le web.
Et plutôt que d'interdire les réseaux aux moins de 15 ans sous le prétexte que ces réseaux seraient problématiques, pourquoi ne pas réguler les réseaux afin qu'ils soient moins problématiques ? En commençant par s'attaquer réellement au problème du harcèlement et de la prédation en ligne ?
Il faudrait également informer correctement les jeunes personnes des dangers spécifiques à la navigation sur Internet avec de vrais cours sur la sécurité et l'intimité numérique. Ça commencerait probablement par une sensibilisation des parents. Parce que mettre en ligne, en accès peu voire non protégé, les photos de sa progéniture, ce n'est pas non plus l'idée du siècle.
Mais nous ne leurrons pas : si c'est l'option d'interdiction aux moins de 15 ans qui est plébiscitée par nos politiques, c'est qu'elle va dans le sens de plus de contrôle et de surveillance de la population (s'il faut s'identifier pour accéder aux réseaux sociaux, l'entité gérant l'identification sera potentiellement au courant, en permanence, de l'ensemble de nos activités en ligne). On peut imaginer un avenir pas trop lointain où les lunettes connectées joueront également un rôle de surveillance : c'est bien déjà le cas avec les sonnettes connectées Ring d'Amazon dont l'accès des caméras est fourni à la police.
Alors que punir les harceleurs, c'est s'attaquer aux dominants. C'est remettre en question le système de prédation que constitue le patriarcat. Les lunettes connectées de Meta, finalement, c'est dire aux femmes ou aux personnes fragilisées, dominées, qu'elles ne sont plus en sécurité nulle part dans l'espace public.
Pour faire pression dans le bon sens, et si on appelait au boycott de la marque Ray-Ban ? Tout porteur de lunettes de cette marque devient en effet un harceleur (et un surveillant) en puissance.
Pouvoir continuer à voter
Le droit de vote, on pensait que c'était un acquis, mais en matière de droit des femmes - ou plus généralement de droit des classes dominées, rien n'est jamais acquis. On le voit actuellement en termes de droits sociaux en France, et en termes de droits des personnes trans en Grande Bretagne et aux États-Unis.
En août dernier, le secrétaire d’État américain à la Défense avait trouvé bon de repartager une vidéo où des pasteurs affirmaient que les femmes devaient se soumettre à leurs maris et perdre leur droit de vote. C'est à présent le projet Save Act qui se retrouve, à nouveau, poussé par les Républicains après avoir capoté l'an dernier suite à l'opposition massive de la population. Requérant que le nom légal de la personne votante soit celui du certificat de naissance ou du passeport, cela risque de poser problème pour toutes les femmes qui ont pris le nom de leur mari (on parle de quelques 69 millions de femmes dans ce cas) mais aussi pour les personnes trans. Les personnes racisées, les personnes précarisées, qui disposent moins souvent de documents à jour, seront elles aussi parmi les premières affectées.
Il y a une réelle volonté chez les techbros de réguler la société par la technique - à commencer par Thiel qui clamait déjà en 2010 :
We are such a small minority. But maybe you could actually uniterally change the world without having constantly to convince people and beg people and plead with people who are never going to agree with you - through technological means [...] technology is this incredible alternative to politics.
Mais la loi est aussi un ensemble de dispositifs techniques. Fait par - et très généralement pour - les classes dominantes en place.
De la souveraineté numérique
Je terminerai par un sujet à la mode en ce moment : la souveraineté en matière de numérique. Les libristes le disaient déjà depuis belle lurette mais à présent, cela percole jusqu'à nos politiques : il n'est pas forcément très intelligent de déléguer la quasi intégralité de nos outils numériques aux grandes entreprises étatsuniennes de la tech.
C'est ainsi que le gouvernement français pousse désormais ses agents à utiliser La Suite (avec, bien sûr, L'Intelligence Artificielle au coeur de nos outils 🤦♀️). C'est loin d'être parfait mais ça incitera au moins les équipes à quitter les Google Docs et compagnie - surtout si on leur rappelle régulièrement l'existence de ladite suite 🤪
C'est évidemment mieux que de rester complètement dépendants des GAFAM - l'expérience du juge Guillou de la Cour pénale Internationale aura constitué un électrochoc salutaire pour beaucoup de personnes - mais c'est peut-être le bon moment de rappeler que la souveraineté n'est pas un concept neutre.
Qui est le « souverain » dans cette histoire, et qui fait office de simple sujet, est important.
En France, on aime beaucoup centraliser - les réseaux, les données, les outils, les pouvoirs. Cela pose un premier problème car en matière de données, lorsqu'on centralise, la question n'est pas s'il va y avoir une fuite massive, mais quand.
Le second problème est la question du pouvoir que donnent ces données et outils aux entités qui les détiennent.
On s'effare des mésaventures du juge Guillou mais si demain, la France devient souveraine sur ses outils, qui peut nous garantir qu'une personne dont les activités déplairaient à l'État ne subira pas le même sort ?
Décentraliser, redonner le pouvoir aux personnes sur leurs outils via des solutions fédérées, auto-hébergeables, sous licence libre (pour être sûr·e de ce que fait réellement le logiciel) serait probablement une bien meilleure solution pour les citoyen·nes. Et plutôt que d'attaquer les VPN, le gouvernement devrait au contraire les promouvoir, en tant qu'outils facilitant, entre autres, l'auto-hébergement (on peut toujours rêver, laissez-moi rêver).
Mais aussi voire surtout il faudrait garantir, chérir, la liberté de chacun·e de ne PAS utiliser d'outils numériques s'iel ne le souhaite pas.
Ce n'est qu'à cette condition que nos libertés individuelles pourront être (r)assurées. Le numérique est un verrou placé sur nos vies. Une épée de Damoclès qui n'attend que de s'abattre, en cas de désobéissance civile - ou de prise de pouvoir facho.
Prenons garde que la Souveraineté que l'on nous prépare ne finisse pas en Monarchie-Dictature x.0