FéminisTech #3
Le genre des techniques
En patriarcat, le neutre est masculin et cela engendre un certain nombre de problèmes en médecine comme ailleurs. Il y a un excellent livre à lire sur ce sujet : Invisible Women: Exposing Data Bias in a World Designed for Men de Caroline Criado Perez, j'en cite un certain nombre de passages ici.
On pourra donc se féliciter récemment d'une nouvelle technologie pour mieux évaluer les blessures de la moelle épinière chez les femmes et les personnes âgées. Oui parce que, comprenez-vous,
Les modèles numériques actuellement utilisés pour évaluer les blessures de la moelle épinière ne sont pas adaptés aux caractéristiques des personnes âgées ou des femmes.
De même, les femmes ont été souvent exclues des essais cliniques car avec leurs histoires de cycles elles ne sont pas aussi stables que les mecs. C'est comme ça, la science moderne, ça a besoin de reproductibilité : quand tu n'es pas reproductible, même si quelque part, c'est toi qui reproduis, on te vire du panel. C'est plus simple.
Et comme les machines apprennent à partir des données qu'on leur fournit, à présent ces biais sont directement encodés dans les « IA » qu'on utilise en médecine. Exemple : en 2022, les modèles loupaient les maladies du foie de la moitié des femmes - pour seulement un quart des hommes.
Les femmes sont également plus susceptibles de mourir que les hommes d’une crise cardiaque car elles sont souvent mal diagnostiquées et présentent des symptômes différents de ceux des hommes ; ces symptômes spécifiques aux femmes sont qualifiés d’« atypiques » (on rappelle que les femmes constituent environ la moitié de la population mondiale). En conséquence de quoi, en France, en 2025, la mortalité cardiovasculaire des femmes est deux fois supérieure à celle des hommes.
Et à ces biais de genre se rajoutent ceux liés à la couleur de peau : alors quand vous êtes une meuf black, bon courage pour vous faire diagnostiquer et prendre en charge correctement à l'hosto.
Quant aux techniques dédiées aux femmes, elles ont souvent été pensées par des hommes et comment dire... ça craint. Prenons le speculum. La page Wikipédia montre le type d'instruments qu'on utilisait dans la Rome ancienne :

Et entre le 14ème et le 16ème siècle :

Pour ce qui est du « père » du speculum moderne, J. Marion Sims, il a acquis sa célébrité en testant ses instruments de torture sur des esclaves non consentantes - sur lesquelles il effectuait également des opérations chirurgicales sans anesthésie.
Heureusement, début 2025, un nouveau type de speculum a été mis sur le marché. Il a été imaginé par deux femmes : Ariadna Izcara Gual et Tamara Hoveling.
We wanted to create something that truly puts patients first — something gentle, respectful, and designed with real care
Cœur sur elles.
La technique du genre
Si les techniques sont genrées, le genre lui-même est une technique, j'en parlais déjà dans ma précédente revue et j'en reparlerai probablement souvent 😈:
En patriarcat, le genre est la technique qui permet de répartir les personnes en classes de dominants et dominées.
Le genre nous formate toustes, et c'est ainsi qu'à l'école, filles et garçons se retrouvent avec des appréciations bien différentes sur leurs bulletins (voir aussi le pdf de l'étude)
On ne s'étonnera donc pas que les réseaux sociaux nuisent davantage aux filles comme l'indique l'avis publié ce mardi 13 janvier 2026 par l'ANSES : les réseaux en ligne sont une cour d'école virtuelle où il s'agit encore et toujours pour les garçons de prendre le centre et de le garder.
Not All Men ?
Un an après le procès des viols de Mazan, une enquête choc au Québec démontre s'il le fallait que non, le cas Pénicaud n'est pas un cas isolé et oui, beaucoup d'hommes estiment encore de nos jours normal de se passer du consentement explicite des femmes à partir du moment où leur mari est d'accord :
Un journaliste a publié une fausse annonce sur un site pour proposer à des hommes de coucher avec sa femme pendant qu’elle dormait.[…]les réponses ont commencé à arriver, atteignant la centaine en 48 heures. En tout, 105 hommes ont manifesté leur intérêt. Seuls trois d’entre eux se sont posé la question du consentement de la femme, un seul soulignant que dans le cas contraire, c’était un viol.
Quant au masculinisme, il se revendique désormais par des candidats aux municipales comme s'il s'agissait d'un simple pendant au féminisme sans coût politique particulier - bien au contraire, aurait-on envie de dire. À l'heure où les extrêmes-droites se fédèrent internationalement et les réseaux des techbros déversent toujours plus leur bile fascisante, le backlash antiféministe, amplifié par les réseaux en ligne, apparaît de plus en plus décomplexé. De même que les milliardaires pleurent qu'on cherche leur ruine à vouloir les taxer, les masculinistes pleurent qu'on ne peut décidément plus rien dire et que le monde marche la tête à l'envers depuis que ces sales connes™ osent revendiquer leurs droits et venir les chercher jusque dans les salles de spectacle.
À ce propos, le tribunal administratif de Nice a confirmé la condamnation de l’État à dédommager la librairie Les Parleuses qui avait été bâchée par la police pour cacher des messages féministes lors d’un passage de Gérald Darmanin et il est probable que la librairie Violette and Co ne se laisse pas non plus perquisitionner impunément. Force à elles.
Refuser de procréer
Les anciennes techniques de contrôle des femmes, à commencer par la procréation, sont de moins en moins efficaces si l'en croit le désarmement démographique actuel (notez le vocabulaire guerrier, comme si faire des enfants se résumait à produire des armes pour un pays) :
La chute de la natalité affole les responsables politiques… Qui ne voient pas la fin du mythe imposant la maternité comme destin et bonheur unique des femmes. La propagation de la parole féministe, grâce à Internet, provoque une grève silencieuse des ventres.
Même en Chine, on enregistre une chute record des naissances, et ce en dépit d'années de politiques censées favoriser le taux de natalité !
Et n'en déplaise aux patriarches toujours partants pour procréer puisque ce ne sont pas eux qui se tapent le boulot après coup, oui il est toujours aussi important de parler d'avortement au cinéma et dans la littérature
Depuis plus de 50 ans, le cinéma et la littérature racontent les combats pour l’IVG, donnent voix aux femmes et dénoncent les attaques. En transmettant une mémoire collective, en brisant les tabous et en exposant les stratégies des mouvements ultraconservateurs, ces œuvres rappellent que l’IVG n’est pas seulement un droit juridique, mais un combat politique et culturel toujours d’actualité.
Car la propagande anti-avortement est toujours aussi forte et à l'heure où il est de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux, les images réelles de celles générées par « IA », il ne faut pas longtemps pour tomber, via une simple recherche internet, sur des images toutes plus bouleversantes les unes que les autres mettant en scène ces touchants embryons qu'il serait décidément inhumain de tuer - quitte à sacrifier la vie de leur mère.
Pour la petite histoire, cela a commencé dès 1965 avec le livre A Child is Born par le photojournaliste Lennart Nilsson. Comme le mentionne Laura Tripaldi dans son livre Gender tech - Come la tecnologia controlla il corpo delle donne, nombre des photos de fœtus utilisées dans ce livre provenaient d'embryons morts. La façon dont ils ont été photographiés, flottant dans leur placenta comme si le ventre de la mère n'existait pas, rappelle cette citation d'Ursula Le Guin à propos du film 2001 l'Odyssée de l'Espace (film de 1968 : il est probable que Stanley Kubrick ait vu les photos de Nilsson et qu'elles l'aient inspiré) :
Where is that wonderful, big, long, hard thing, a bone, I believe, that the Ape Man first bashed somebody with in the movie and then, grunting with ecstasy at having achieved the first proper murder, flung up into the sky, and whirling there it became a space ship thrusting its way into the cosmos to fertilize it and produce at the end of the movie a lovely fetus, a boy of course, drifting around the Milky Way without (oddly enough) any womb, any matrix at all?
Se lever et se casser - ou refuser de bouger
On se souvient d'Adèle Haenel qui s'est levée et s'est cassée aux Césars 2020 et du magnifique texte On se lève et on se casse de Despentes lu ici par Lio
Votre monde est dégueulasse. Votre amour du plus fort est morbide. Votre puissance est une puissance sinistre. Vous êtes une bande d'imbéciles funestes. Le monde que vous avez créé pour régner dessus comme des minables est irrespirable. On se lève et on se casse. C'est terminé. On se lève, on se casse, on gueule. On vous emmerde.
On se souvient aussi de la rage d'Adèle Haenel lors de son procès contre Christophe Ruggia puis du soulagement de toustes à l'annonce de la condamnation de son agresseur : oui, de nos jours, on condamne, grace à #MeToo les violences sexuelles ne restent plus impunies.
Mais il faut aussi se souvenir de celles qui ne se sont pas levées, ont refusé de bouger : Rosa Parks, et avant elle, Claudette Colvin qui vient de s'éteindre à l'âge de 86 ans.
Colvin, at age 15, was arrested nine months before Rosa Parks gained international fame for also refusing to give up her seat on a segregated bus.

Rester ou se casser : deux facettes de résistances contre l'oppression. Alors que choisir lorsqu'il s'agit des réseaux des techbros fachos ? Ce billet pourrait enrichir la réflexion des militant·es communiquant encore principalement sur X, Instagram et consorts :
When you read Fascintern media, you are reading editorialised fascism. You aren't protesting. You have no power. You are just subjecting yourself to an information space that is editorially structured to promote fascism. No one is impervious to the influence of their information environment — not even you, smart as I know you are. And you're making them money.
When you write for Fascintern media, you are choosing to publish with them. When you post on X you are basically pitching a story to Der Stürmer. You are not speaking to anyone that they don't want you speaking to. You're not being courageous; you're collaborating. You're associating your name with that outlet. And you're making them money.
Contribuer à des projets libres, intersectionnels, queers
Wikipédia a 25 ans et si l'encyclopédie en ligne est loin d'être parfaite c'est précisément en contribuant que l'on peut aider, peu à peu, à faire pencher la balance du bon côté. Ce n'est pas forcément facile car même si cela ne requiert pas de compétences techniques poussées, cela suppose de bien intégrer les règles et habitus propres à cette communauté.
Un bon moyen de commencer est de se rapprocher des sans pagEs qui œuvrent depuis déjà plusieurs années à la réduction des biais de genre sur Wikipédia.
Et puisque l'intersectionnalité est importante, signalons aussi Noircir Wikipédia qui vise à combler le manque de références, d’articles et d’informations sur l’Afrique et sa diaspora, sa culture et ses personnalités notables.
Pour terminer littéralement sur un point 😺, signalons le projet .meow, un domaine pour la communauté queer, par la communauté queer 🎉