FeminisTech #2

Hackers : changer d'Himaginaires (et mettre hors ligne les fachos)

Vous vous souvenez ? Les hackers masculins à capuche sombre (oui je sais, il y a aussi Angélina Jolie) ? Eh bien c'est fini. Place aux Power Rangers roses !

La nouvelle figure des hackereuses

Si vous n'avez pas suivi cette histoire et que vous comprenez l'anglais, allez par exemple lire ces liens : Hacktivist deletes white supremacist websites live onstage during hacker conference, ‘“Tinder for Nazis” hit by 100GB data leak, thousands of users exposed’ et Woman Hacks “Tinder for Nazis,” Tricks the Racist Users Into Falling in Love With AI Chatbots.

Cela c'est passé au deuxième jour du Chaos Communication Congress, un événement "hacker" ayant lieu tous les ans à Hambourg. En quelques mots, plusieurs sites de rencontre pour suprémacistes blancs et proto-nazi·es ont été étudiés, infiltrés puis mis hors ligne (avec suppression des comptes mail, X et autres associés) en live lors de la présentation au CCC.

Capture d'écran montrant le moment à la fin de la conférence où Martha Root détruit en direct les sites de rencontre fachos et tous les comptes associés

La personne à l'origine de ces prouesses techniques et politiques se fait appeler Martha Root et est venue costumée en Power Rangers Rose pour préserver son anonymat - et sans doute aussi pour le simple fun !

Elle ne s'est pas contentée de mettre les sites hors ligne et de supprimer des comptes : elle a aussi téléchargé 8000 profils de membres (facile, il y avait un bouton de téléchargement sur la page web, véridique 🤣) et 100GB de données puis créé un site web à partir de ces données : vous pouvez donc aller voir quels sont les fachos qui utilisaient ce "Tinder pour nazis" près de chez vous ! À noter la jolie formulation de Martha Root pour évoquer le taux particulièrement faible de femmes parmi tous ces mascus :

A gender ratio that makes the Smurf village look like a feminist utopia

(Un ratio hommes-femmes qui ferait passer le village des Schtroumpfs pour une utopie féministe !)

Broder/tricoter c'est (aussi) résister

Puisque l'on parle du CCC, je vous invite à écouter une seconde conférence : Persist, Resist, Stitch qui a été donnée cette année. Les slides peuvent être téléchargées par ici.

Visionnez-la avant de lire le paragraphe suivant (ou sautez-le) si vous souhaitez éviter les spoiler !

Capture d'écran : on voit la conférencière à droite sous le logo du 39c3 POWER CYCLES, lisant sur son ordinateur. À gauche, la slide projetée : on voit une broderie avec un mec à gauche et un meuf à droite, habillée avec une robe bleue et un chaperon assorti, tenant une tronçonneuse rouge. Le mec : not All men ! La meuf : yeah ? well, not all chainsaws and yet, here we are.

On y parle de Molly Old Mom Rinker, qui pendant la guerre d'Indépendance des États-Unis était l'une des espionnes au service de George Washington. Elle utilisait le tricot comme couverture pour espionner les troupes adverses. Et le plus beau de l'histoire, c'est qu'elle ne tricotait même pas vraiment ! Elle faisait juste semblant - une vieille dame assise des aiguilles et un tricot à la main, la couverture parfaite pour espionner sans éveiller le moindre soupçon ! Ensuite, elle écrivait ses observations sur des bouts de papiers qu'elle dissimulait dans les pelotes de laine qu'elle balançait au bas d'une falaise où les personnes de son camp les récupéraient. De même, lors des deux guerres mondiales, la résistance belge a fortement dépendu d'informations glanées par de vieilles femmes habitant - et tricotant - près de stations ou de rails de chemins de fer. Elles tricotaient à leur fenêtre, surveillant les mouvements de troupes et les trains et codant l'information directement dans leurs pièces de laine, qu'elles donnaient ensuite à quelqu'un d'autre en capacité de lire leurs informations : il était extrêmement courant de donner des paires de chaussettes ou des écharpes aux soldats, cela passait donc complètement inaperçu !

Comment l'information était-elle codée ? Par un procédé très similaire au code informatique car les points se composent de mailles à l'endroit et de mailles à l'envers, et donc peuvent servir d'écriture binaire ! De la même façon, on peut aussi s'en servir pour coder en Morse 🤓

Image d'une slide montrant, à gauche, un morceau de tricot en laine bleu clair et à droite, la décomposition en mailles à l'endroit (représentées par des v vert clair) et mailles à l'envers (représentées par des traits vert foncé).

Ce type de technique est déjà évoqué par Charles Dickens dans son roman A Tale of Two Cities où le personnage de Madame Defarge, assiste aux guillotinages et documente dans son tricot les noms des personnes exécutées.

Quant à Phyllis Ada Latour Doyle aka Pippa, membre du Special Operations Executive (SOE) britannique pendant la seconde guerre mondiale, elle a utilisé son genre pour soutirer des informations aux soldats allemands en bavardant innocemment avec eux (elle était jeune et jolie, ce qui facilite toujours la chose en patriarcat). Ensuite elle codait ses informations sur un morceau de soie qu'elle dissimulait en l'enroulant autour d'une aiguille à tricoter. Elle a fait ça tous les jours,135 fois au total.

Utiliser des techniques textiles peut également permetttre de rendre l'information plus accessible aux personnes ne sachant pas lire ou écrire : cela a été beaucoup utilisé par des populations marginalisées pour s'organiser, protester et résister à l'oppression pendant de longues périodes de temps. la conférencière cite en particulier le livre Hidden in Plain View: The Secret Story of Quilts and the Underground Railroad qui documente la façon dont des personnes fabriquaient des courtepointes (quilts, en anglais) contenant des messages codés pour guider les esclaves tentant de s'echapper vers le Nord abolitionniste ou le Canada à travers des routes secrètes souterraines.

Si on en revient pour terminer au tricot, il s'agit d'une technique de stéganographie - dissimulation d'information au vu de toustes - particulièrement low-tech. Et il y a beaucoup de similitudes entre codage et tricot ! Il devrait donc être facile, pour les personnes sachant tricoter, d'apprendre à coder - et pour les personnes sachant coder, d'apprendre à tricoter.

Et n'allez pas nous dire que le tricot ce n'est pas fait pour les personnes genrées au masculin : de même que la couture, ça pourrait même devenir tendance !

Nous sommes toustes des trans (et des cyberqueer)

Comme je le disais déjà par ici,

Gardons toujours à l’esprit que les femmes sont les canaris de nos milieux militants. Et que les personnes trans sont les canaris de ces canaris.

Le genre est une construction sociale et une performance sociale. C'est donc aussi une question technique (et la technique, c'est politique).

Le pape ou un imam pourra porter une robe (et pas n'importe laquelle) un écossais une jupe (mais pas n'importe laquelle) ; selon les époques et les pays, les femmes n'auront pas le droit de porter de pantalon ou devront porter un voile (ou au contraire ne pas en porter). À l'époque de Louis XIV, performer le genre masculin à la Cour, c'était porter perruque, bas, rubans et dentelle, se poudrer et marcher avec des chaussures à talons. Actuellement en France, les hommes ont le droit d'être torse nu en salle d'escalade mais pas les femmes. Les réseaux sociaux de type X ou Facebook interdiront les têtons des femmes™ mais autoriseront ceux des hommes™.

En patriarcat, le genre est la technique qui permet de répartir les personnes en classes de dominants et dominées. Voici par exemple ce qu'un pasteur réac a pu dire récemment à propos des femmes :

Whether a woman gets a career or transitions, they’re “rejecting their femininity” and “destroying America.”

Qu'une femme ait une carrière professionnelle ou qu'elle transitionne, elle rejette sa féminité et détruit l'Amérique.

Vous avez bien lu : travailler ou transitionner, dans la tête d'un patriarche mascu, c'est finalement la même chose : ça remet en cause ("détruit") la société traditionnelle (entendez : les privilèges des mâles), c'est donc à proscrire.

Je propose de prendre son propos au pied de la lettre et d'affirmer que oui, en tant que féministes, nous sommes bien toustes des trans. Puisque nous remettons en cause la hiérarchie associée au genre (voire le genre lui-même), nous devenons autre chose que des femmes™ ou des hommes™ au sens patriarcal du terme.

Assumons donc notre nouvelle identité et proclamons notre cyberqueeritude ! Ça fera bisquer les fachos.

Et il y a urgence, car aux États-Unis, on est encore passé à un niveau supérieur avec le meurtre d'une femme queer par des agents de l'ICE . On avait déjà la triste habitude avec les personnes noires, à présent ce sont les femmes blanches en pleine rue. Rappelez-vous du poème, c'est ici, maintenant, et partout, qu'il faut résister.

Où l'on acte que l’écriture inclusive, c'est bien du français

En France et sur un registre plus léger, la French Akademy a protesté solennellement contre une décision de justice qui confirme que oui, l'écriture inclusive avec point médian, c'est bien de la langue française. Et déclaré que l’écriture inclusive portait une atteinte grave à [la] dimension patrimoniale de la langue française.

De dimension patrimoniale à dimension patriarcale, il n'y a qu'un glissement léger de sens que ces illustres pénibles n'auront probablement même pas remarqué.

Comme je le signalais déjà dans le premier FeminisTech, l'écriture et la langue sont des formes de pouvoir. Le patriarcat luttera bec et ongles pour conserver sa main-mise sur les outils de leur production, contrôle, et diffusion. Plaques commémoratives comprises.

S'auto-héberger c'est cool mais ça demande un autre rapport au temps

On a perdu de nos jours l'habitude d'attendre. Il faut que tout soit accessible, tout le temps, immédiatement. Nos gadgets techniques, si on n'y prend garde, nous sollicitent à toute heure du jour et de la nuit et on finit par oublier que les pages ou les vidéos qu'on nous sert sur nos appareils, les mails qui atterrissent dans nos boîtes virtuelles, sont bien physiquement quelque part (et en général, pas chez nous). Alors quand cela cesse de fonctionner, ne serait-ce que quelques heures, c'est la pagaille et la stupéfaction - comment ça, même Signal ???

Mais quand on s'autohéberge, on apprend vite à relativiser. Tenez, par exemple, moi, j'ai perdu Internet hier - un fichier de config était resté sournoisement à attendre son heure, que je branche un autre serveur (celui abritant mes services YunoHost) sur le premier puis que je reboote le serveur principal... C'est resté en rade une bonne moitié de journée - mon site, mon Nextcloud, mon blog, et tous les autres services que je teste en ce moment, le temps d'avoir le temps - d'étudier, puis résoudre, le problème avec l'aide d'une personne plus compétente que moi sur ces questions (merci à elle).

Était-ce grave ? Non. Pénible ? Un peu. D'autant que j'avais prévu de m'atteler à ma seconde revue FeminisTech (celle que vous êtes en train de lire) et que du coup, bah, j'ai pas pu. J'ai dû attendre que ça revienne. C'est l'un des inconvénients de Ghost, l'application que je teste pour ce blog. Ce n'est pas comme pour mon site statique sous Hugo, je n'ai pas les fichiers sur mon ordinateur (sauf si je pense à les sauvegarder en permanence). C'est pratique, mais uniquement quand ce n'est pas en rade. C'est comme ça pour tous les services en ligne. Assurer une bonne redondance et permanence de ses services en ligne est extrêmement technique. Et coûteux en temps et en argent. Ce n'est pas quelque chose que j'ai envie de faire. Alors j'assume. De devoir attendre (et faire attendre) de temps en temps.

L'imperfection à échelle humaine a sa beauté spécifique.

(Mais bien sûr, je fais des sauvegardes.

Faites vos sauvegardes !!!)

Voilà c'est fini, j'espère que cela vous aura intéressé·e.

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