FeminisTech #1 :

Se réapproprier la langue (et l'écriture)

Tout est technique et au sein des techniques, l’écriture a une place particulière. C’est elle qui nous permet de conserver la mémoire des choses. Et c’est à partir de son invention que commence, par définition, l’histoire - l’HIStoire diront certaines, sous l’influence du jeu de mots anglophones (his-story vs her-story) et probablement à raison : car l’Histoire, c’est avant tout une affaire d’hommes - sans grand h.
Longtemps, ce sont les hommes qui se sont accaparé les moyens de production de l’écriture. Ce n’est que très récemment que les femmes ont pu accéder en masse (mais pas encore, et de loin, à égalité avec les hommes) aux outils de production et de diffusion de l’écriture. Et commencé à se les réapproprier.

C’est bien pour cela, qu'en France, l’écriture inclusive crispe autant les esprits : pourquoi le masculin devrait-il l’emporter sur le féminin, si ce n’est pour une question de pouvoir ? Toute la rhétorique autour de la soi-disant neutralité de l’accord au masculin est contredite par les études scientifiques sur le sujet : oui, accorder au masculin a des conséquences parfaitement mesurables et non ce n’est absolument pas neutre, d’effacer les femmes de la langue.

Mais quid des langues «grammaticalement asexuées» telles que la chinoise ? Seraient-elles dénuées de biais de genre ? La bonne blague. En chinois aussi, la langue est utilisée pour véhiculer des valeurs patriarcales, où le féminin est dégradé et le masculin valorisé :

Le radical sémantique 女 (femme/féminin) apparaît dans de nombreux caractères aux connotations négatives, tels que 妒 (jaloux), 妖 (traître) ou 嫉 (avide). Ces termes ne sont pas directement liés aux femmes, mais lient sémantiquement des traits indésirables à l'identité féminine.

C'est pour combattre ces biais gravés dans l'écriture même, dans les idéogrammes utilisés pour écrire la langue chinoise, que des féministes ont décidé de les remodeler. Une doctorante a même développé un clavier féministe !

Dans cette méthode de saisie, les mots ayant des significations positives et admirables acquièrent le radical féminin (女) pour évoquer la solidarité entre les femmes, tandis que les caractères avec un radical féminin qui portent des significations négatives sont retravaillés avec des radicaux neutres.

Se réapproprier l'espace (et les skateboards)

Le patriarcat est un système de domination reléguant les femmes dans l'espace privé et, lorsque ce n'est pas (plus) possible, minimisant leur présence dans l'espace public. Ainsi les petits d'hommes prendront possession des cours d'école, jouant au centre et reléguant leurs consœurs à la périphérie ; devenus grands ils s'approprieront les équipements sportifs d'extérieur : terrains de basket, barres de traction...

C'est précisément cette norme que remettent en question les skateuses Éthiopiennes : à Addis-Abeba, mais aussi ailleurs, elles skatent en groupe (de filles) et réinvestissent l'espace public : une manière concrète de combattre le système patriarcal en refusant ses implicites - tout en découvrant les capacités de son corps et en apprenant à tomber pour mieux se relever !

Utiliser la réalité virtuelle pour faire ressentir aux hommes cis ce que c'est d'être perçu·e/genré·e comme une femme

Le patriarcat, c'est aussi une question d'empathie : Musk l'a bien compris, en déclarant l'empathie comme une faiblesse (avec l'équation faible=féminin qui trotte dans la tête de tout mascu / patriarche).

Or si le féminisme est bénéfique également aux hommes c'est en particulier sur ce point : déconstruire le formatage patriarcal selon lequel montrer / accepter ses faiblesses en tant qu'homme c'est se dégrader à l'état (forcément inférieur) d'être féminisé, où il faut être dur, solide et ne surtout jamais montrer ses émotions (sauf peut-être à sa compagne-infirmière-bonniche-psy car les femmes en couple avec un homme sont souvent tout cela à la fois et sont choisies pour être tout cela à la fois). Où l'empathie, considérée comme une faiblesse, est à proscrire.

À vrai dire je ne sais pas si des expériences comme celle-ci : Men embodying women in VR report strong emotional reactions to verbal harassment aident vraiment à comprendre le problème et développer de l'empathie ou ne font que confirmer l'état des lieux : quand on est femme, jeune, (sexy...) on est censée avoir peur quand on se balade seule (mais #NotAllMen, hein).

Combattre les fachos qui harcèlent en ligne les femmes (et les déshabillent sans leur consentement)

Harceler ou dénigrer les femmes en ligne, c'est l'une des manières de marquer son territoire en patriarcat : l'espace public doit appartenir aux hommes. Et ce marquage de territoire est fait avec violence car il s'agit de s'imposer, encore et encore, pour éviter de perdre ses privilèges. Car le patriarcat est un système instable comme tout système imposé par la violence et la domination. Longtemps il a tenu en demeurant maître des discours, en s'appropriant les moyens de production de l'écriture ; or internet, le web, est le lieu actuel où se construisent, se lisent, se visionnent, la plupart des discours. Il est donc crucial de ne pas lâcher ce terrain.

Le harcèlement se base sur deux choses : le soutien à l'agresseur et la honte de la victime. Imaginons un instant qu'une femme se mette à déshabiller un homme en ligne à l'aide d'un de ces outils de techbros fachos qu'on a pris l'habitude d'appeler "IA". L'homme va assumer, voir s'estimer flatté de montrer son corps, probablement plaisanter sur son appendice malencontreusement flouté ou dissimulé, etc. Et s'il peut se le permettre, c'est que la meute est de son côté, et s'attaquera non à lui, mais à la femme. Alors que si c'est la femme qu'on déshabille, même si elle choisit d'assumer et de ne pas s'en trouver honteuse, la meute insistera jusqu'à ce que tout le monde lui fasse honte (si elle assume sa nudité, c'est une pute - et être une pute, c'est mal - elle mérite donc qu'on l'attaque encore plus). La meute est un élément essentiel du patriarcat, et n'est pas constituée que d'hommes. Elle est constituée de toutes les personnes formatées par le patriarcat qui ne se sont pas encore intéressées au féminisme. Autrement dit, une très vaste majorité. C'est pour cela qu'elle est forte. Il y aura ceux (essentiellement des hommes pour le coup) qui frapperont. Et la majorité silencieuse qui se taira, pensant secrètement que finalement elle l'a bien cherché, elle n'avait qu'à pas prendre autant de place en ligne (ou ne pas se balader en jupe courte le soir).

Alors que faire. Cela ne me plaît pas plus que cela, mais en l'état actuel je pense qu'une seule chose fonctionnera : ne pas laisser le harcèlement impuni comme il l'est encore trop souvent à l'heure actuelle. Poursuivre en justice toute personne coupable de harcèlement en ligne. Et punir à la mesure réelle de la violence commise. Il y a des personnes qui se suicident, à cause du harcèlement. Ce n'est pas bénin. Or punir sévèrement, c'est tout à fait possible, si l'on s'en réfère à la condamnation des harceleurs de Brigitte Macron (notons qu'en ce qui concerne l'affaire Brigitte Macron il y a aussi une dimension transphobe à dénoncer).

Se souvenir que 2026, c'est l'année où se passe l'intrigue dans Metropolis - et (re)découvrir au passage Thea von Harbou

Car si Fritz Lang a adapté en 1927 Metropolis au cinéma, on doit le roman d'origine, publié en 1926, à une femme : Thea von Harbou, mariée à Fritz Lang depuis 1922. On pourra reprocher à Thea von Harbou ses affinités nazies (elle a adhéré en 1940 au Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (NSDAP), le Parti national-socialiste des travailleurs allemands) mais elle a aussi permis à des juifs de fuir l’Allemagne nazie avant 1939, dont sa secrétaire Hilde Guttman. Quant à Fritz Lang, sa première femme, Élisabeth Rosenthal, est retrouvée morte dans la baignoire, une balle dans la poitrine après avoir découvert la liaison de Fritz avec Théa. La balle provient du Browning de son mari. L'enquête conclut non au suicide, mais à la mort par accident. Les accidents font parfois fort bien les choses.

Dans le roman, les machines de Metropolis sont comparées à des divinités cruelles et affamées de chair humaine ; écrit en plein Âge/Ère des Machines il met en scène un être-machine de verre et de métal, ayant l'apparence d'une femme, mais sans visage : Futura - à qui on donnera finalement le visage de Maria, la femme dont Freder, le fils de Fredersen commanditaire de l'android, est tombé amoureux. Il y a probablement un peu de l'Ève Future de Villiers de l'Isle-Adam, dans Futura, même si le propos est beaucoup moins sexiste (il faut avouer que ce serait difficile de dépasser Villiers de l'Isle-Adam en matière de misogynie). Peut-être même que Futura a été pensée en opposition à cet ouvrage : alors que dans l'Ève Future, c'est l'humaine qui est vaine et bête comme ses pieds et la Machine qui est considérée comme la Femme idéale (pour Villiers de l'Isle-Adam tout au moins : belle, intelligente mais pas trop, au service de son homme), dans le Metropolis de Thea von Harbou (et encore plus dans celui de Fritz Lang), c'est la machine qui est rusée et néfaste alors que l'humaine a de l'empathie envers ses semblables. Globalement, il s'agit de dénoncer l'avènement des "humains-machines", de ne pas céder au culte des machines en tant que nouvelles divinités de l'ère moderne et d'insister sur le "cœur" (le moto du roman comme du film est "Entre les mains et le cerveau, c'est le cœur qui doit être le médiateur"). À bon entendeur, Elon.

Petite note en passant : dans le film, la mère de Freder est morte en lui donnant naissance, cela rappelle la naissance de Mary Shelley (autrice de Frankenstein) mais aussi le Frankenstein de Guillermo del Toro. Je compte parler plus longuement de ce Frankenstein dans un prochain post.

Ce dimanche, c'était le premier Digital Independance Day (DID) de l'année, et on fêtera ça tous les premiers dimanches du mois

L'idée a été lancée au 39c3 lors de ce talk (à la toute fin de la présentation) et un certain nombre de journaux en ligne ont repris l'information. Il s'agit d'encourager les utilisateurices à réduire leur dépendance aux plateformes technologiques américaines.

En ce qui me concerne, je fais partie d'un Groupe d'Utilisateurices de Logiciels Libres (GULL) et nous organisons chaque premier samedi du mois au Carrefour Numérique de la Villette à Paris des Premiers Samedis du Libre (PSL) où il est possible, outre de se faire installer des distributions libres sur son ordinateur ou téléphone, de venir juste discuter et découvrir les alternatives libres aux GAFAM. Nous soutenons également l'initiative déMAILnagement pour quitter gmail.

Pour connaître les GULL près de chez vous, vous pouvez par exemple consulter cette page.

Comme je le disais à ma dernière conférence (si vous préférez lire la transcription, c'est par ici) :

Ce serait bien que nos camarades féministes, écologistes, anarchistes et j’en passe, s’emparent enfin massivement du sujet du Libre. Car il y a une profonde dissonnance cognitive à utiliser ces outils de fachos qui dilapident les ressources de la planète, en énergie, en minerai, en eau tout en nous pompant nos données pour mieux nous contrôler et nous surveiller.
La communauté du Libre a besoin des féministes pour ne pas se planter politiquement, mais les féministes doivent également s’emparer du sujet du Libre ! Pas pour faire plaisir aux libristes, mais parce que c’est juste pas possible de se désempouvoirer à ce point côté technique ! De se proclamer féministe en se faisant utiliser, surveiller, contrôler par les outils des techbros, en leur faisant complètement allégeance !

Et ça tombe bien car il y a une foultitude d'outils en ligne qui sont désormais proposés par une foultitude d'acteurs (je pense en particulier aux CHATONS) pour quitter les outils des techbros fachos.

Je peux même vous expliquer, moi noob de l'informatique, comment installer Yunohost sur un mini serveur (on en trouve à 20€ si ça vous intéresse, contactez-moi sur mastodon) ou sur une brique internet et vous auto-héberger au moins partiellement !

Si vous ne comprenez pas ce que c'est l'(auto-)hébergement et pourquoi il est important de réfléchir soigneusement à cela, je vous conseille cette conférence.

Et puisque pour s'auto-héberger il est important de bénéficier d'un Fournisseur d'Accès Internet (FAI) digne de ce nom, je vous invite à visionner également cette conférence, pour mieux comprendre de quoi il est question !

Voilà, c'est tout pour cette fois

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